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Posted on 11/06/2020

Destruction créatrice

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Une version abrégée de cette opinion a également été publiée dans L’Echo.

Jusqu’à nouvel ordre, le gouvernement rendra public le moratoire sur les faillites le 17 juin. Sans autres mesures, nous pouvons nous attendre à une avalanche de dépôts de bilan. Il ne permettra que de reporter l’avalanche et non de l’amortir. Il faut également savoir que nos tribunaux ne sont pas équipés pour traiter tous les dossiers. Résultat : une confusion et une incertitude croissantes. Et cela ne profite pas du tout à notre économie.

Dans sa chronique dans le Tijd « Sauver la prospérité », Peter De Keyzer a plaidé pour un « laisser-aller » basé sur le principe de la destruction créatrice économique. Il vaut mieux laisser les entreprises en difficulté faire faillite. Elles laisseront ainsi leur place à de nouvelles entreprises plus innovantes. Il s’agit d’une pensée nietzschéenne que je soutiens. Dans les circonstances actuelles, j’ai mes réserves.

Plusieurs dizaines de milliers d’entreprises sont ou seront en difficulté. Nous comptons actuellement 407 928 entreprises (31,2 %) en bonne santé avant le 13 mars qui sont désormais dans une situation critique. Le problème n’est pas leur manque de caractère innovant ni leur manque d’organisation, mais plutôt l’arrêt presque complet de leurs activités. La « destruction » qui s’ensuit coûterait donc la vie d’un très grand nombre d’entreprises à la fois innovantes et déterminées.

La destruction créatrice ne fait pas non plus référence à la destruction de ce qui existe, mais à l’opportunité de construire quelque chose de nouveau sur base de l’expérience existante. Dans tous les cas, la faillite d’une entreprise implique de nombreux perdants. Le gouvernement perd des revenus en impôts et cotisations sociales que le contribuable paie. Le citoyen voit son accès à la sécurité sociale paralysé. Les fournisseurs doivent définitivement tracer une croix sur les factures impayées. Les employés doivent chercher un nouvel emploi. Et l’entrepreneur voit non seulement ses revenus disparaître, mais aussi un rêve qui se détruit.

Grâce à la nouvelle loi sur l’insolvabilité, l’entrepreneur ayant malheureusement fait faillite n’est plus considéré comme un raté, mais comme une personne qui, avec l’expérience acquise, a plus de chances de réussir un projet ultérieur. C’est un principe qu’il faut saluer, pour autant que nous évitions les « récidives » fréquentes, ainsi que les intentions malveillantes.

Particulièrement en ce moment, ce principe justifié nous joue des tours. Le redémarrage après une faillite est beaucoup plus facile depuis deux ans. Désormais, une personne qui tombe en faillite est généralement perçue par son entourage comme une victime de la crise. Il y a donc de fortes chances que l’entrepreneur en difficulté choisisse la facilité et dépose lui-même le bilan. Ou que les consultants, comptables et avocats le lui conseillent de leur propre chef.

Dans des circonstances normales, les entreprises bien gérées prévoient que certains de leurs clients pourraient faire faillite et prévoient des provisions à cet égard. Cependant, ce qui nous arrive maintenant n’est pas une petite recrudescence normale, mais un véritable tsunami de faillites. La plupart des fournisseurs ne disposent pas (encore) d’instruments de mesure « sismiques » adaptés ni des provisions nécessaires.

Dans ces circonstances, un « laisser-aller » provoque un énorme effet de boule de neige dans lequel les fournisseurs sont susceptibles d’être entraînés. Cela peut constituer une menace pour l’ensemble de la chaîne logistique et de la chaîne de valeur.

Les tribunaux, souvent confrontés à un manque de ressources, ne pourront pas tout gérer. Un règlement procédural est prévu en cas de faillite sur confession. Cette dernière sera sollicitée en masse. À cela s’ajoutent les plaintes de nombreux fournisseurs impayés que les tribunaux doivent suivre. Celles-ci seront tout aussi nombreuses.

Les tribunaux n’ont d’autre choix que de se transformer en médecins de guerre. Cela implique des choix difficiles. Un instrument fondé, clair et solidement étayé doit donner un aperçu du travail qui les attend. Cela leur permet de décider rapidement où le patient doit aller au cas par cas : la table d’opération, le centre de rééducation ou, malheureusement, le cimetière. Les entreprises présentant déjà des signes clairs de faillite imminente avant la crise subiront la troisième option : le gouvernement choisit d’ailleurs également de ne pas soutenir ces entreprises. Les entreprises qui étaient en bonne santé avant la crise, mais qui sont désormais gravement blessées, devront prendre la direction du bloc opératoire représenté par l’OMD. Selon la profondeur de la plaie, des soins intensifs ou une simple anesthésie locale seront nécessaires. Le cadre de référence doit être fondé et doit pouvoir être validé et contrôlé. Il ne s’agit pourtant encore que d’un « portrait-robot ». Il vise à donner une direction et n’est pas décisif. Le juge entend la personne concernée et décide.

Les tribunaux ne sont pas les seuls à avoir besoin de ce cadre de référence. Le gouvernement prend des décisions sur base d’observations claires et fondées. Il se base également sur la responsabilité sociale en excluant des mesures de soutien les entreprises qui transfèrent leurs bénéfices vers l’étranger. Les administrations exécutives s’appliquent, les tribunaux font le tri, les consultants montrent la bonne direction et tempèrent l’effet de masse vers les tribunaux. Les entreprises elles-mêmes ont une idée de qui a une chance de réussir et peuvent faire preuve de solidarité, actuellement plus nécessaire que jamais. En effet, surmonter cette crise n’est pas seulement l’affaire du gouvernement. La solidarité mutuelle est essentielle.

La « destruction créatrice » suppose un environnement en mouvement. Cependant, la crise actuelle du Coronavirus est une période de stagnation économique, voire un déclin. Pour finir : Nietzsche n’a jamais considéré ce concept comme une destruction en soi. Au contraire, il s’agit d’une évolution.